La bonne question

Ce 7 mai 2013 au journal de France 2, le sujet choisi est « l’état du marché automobile en France ». Une comparaison est faite entre PSA / Renault avec une baisse de 32% de ventes et Toyota qui produit en France et exporte aux USA.

Recette miracle ?

Le journaliste se pose une première question  : « Toyota a t’il une recette miracle ? », avant de lancer le reportage.

Le reportage explique que TOYOTA va produire 202 000 véhicules à Valenciennes, qui est la quatrième usine automobile en France. 25 000 de ces véhicules sont destinés au marché Américain.

(Ici je fais un petit aparté : je suis allé configurer une Toyota Yaris 5 portes 100CV boite auto blanche sur le site Toyota.com et sur le site Toyota.fr. Résultat des « courses » : le prix US à Boston est de 16 190$, le prix Français est de 17 750 €. Le prix US exprimé en euros à 1.3$ pour 1€ est de : 12 454 €. Soit 70% du prix Français. Toyota fabrique en France et vend aux USA 30% moins cher, après avoir transporté les véhicules par bateau, et gagne de l’argent.)

Le reportage explique ensuite que cela a nécessité la création de 500 nouvelles pièces, la réorganisation de l’usine et l’embauche de 300 personnes. Les employés interrogés disent que cela pérennise leur entreprise et leur emploi, les syndicalistes se plaignent qu’on ne leur ait offert qu’un doughnut et un stylo pour l’occasion au lieu d’une prime de lancement.

Fin du reportage et retour sur le plateau. Deuxième question du présentateur du journal de 20 heures à son collègue : « Expliques moi comment ils font avec les conditions de salaires Françaises. Comment Toyota peut exporter vers les USA ? Quel est le secret ? »

Le confrère s’engage dans la bonne voie : « des lignes optimisées », puis bifurque vers une mauvaise explication.

On a failli parler du Système de Production Toyota (TPS ou Lean)

Malheureusement, le confrère n’a pas tout compris aux explications qu’on a du lui faire sur le TPS et s’engage dans l’explication que la cadence a été accélérée de 35% (NDT :Celle de la chaine, pas celle de travail) et que les employés nécessaires pour monter un véhicule plus vite ont été pris sur l’équipe de nuit (qui coûte 25% de plus) et répartis sur les équipes du matin et d’après midi.

[Petite explication pour les praticiens Lean : le Takt de ligne est passé de 60 secondes à 40 secondes. Si deux opérateurs pouvaient en 60 secondes réaliser l’opération du poste – soit 120 secondes de travail – il en faut maintenant 3 au même poste pour faire ces 120 secondes de travail dans un laps de temps de 40 secondes. Donc les deux équipiers de nuit du même poste sont passé l’un dans l’équipe du matin, l’autre dans l’équipe d’après-midi.]

Bref, en dehors du gain des charges supplémentaires de nuit, cette opération n’explique pas pourquoi Toyota produit moins cher que ses concurrents, qui par ailleurs peuvent faire exactement la même opération. Cela n’apporte donc pas d’avantage compétitif.

La deuxième explication donnée par le journaliste est que les opérateurs peuvent être réquisitionnés 30 mn supplémentaires (payées) pour « doper » la production. Les experts du TPS ont tout de suite corrigé notre journaliste : les minutes supplémentaires sont utilisées pour palier aux arrêts de chaines éventuels de l’équipe pour livrer les clients qui attendent leur véhicule. (contrairement aux concurrents qui « perdent des véhicules » ou plutôt des clients – voir notre article sur PSA). Les experts savent d’autre part que les périodes d’arrêt de chaine entre les deux équipes servent à l’entretien des équipements de production pour que l’équipe suivante se passe bien. Ceci n’était pas possible dans cette usine qui était la seule au monde à travailler en 3×8 chez Toyota, ce qui devait poser quelques problèmes techniques.

N’importe quel autre concurrent peut faire de même et cela ne donne donc pas non plus d’avantage compétitif.

Enfin nos deux compères pensent que l’accord de compétitivité signé récemment va pouvoir bénéficier aux deux constructeurs Français, comme semble l’indiquer la production de nouveaux modèles… Laissons les rêver.

La bonne réponse

Ce faisant ils sont passés à coté de la bonne réponse!

Miracle ? Non !

Intelligence ? Oui !

La vraie raison est que Toyota utilise des méthodes d’optimisation de la productivité mises aux point entre 1950 et 1973, raffinées depuis et toujours en application aujourd’hui. Ces méthodes sont connues sous le nom de Lean ou Toyota Production System. Elles sont expliquées par les experts de Toyota à qui veut bien s’y intéresser… Mais peu de gens veulent les pratiquer, d’une part parce que c’est dur, et d’autre part parce que cela va à l’encontre de notre modèle de sélection des « élites ». Les gains de productivité de ces méthodes sont tels et cela donne un avantage compétitif si important à Toyota, qu’ils sont le premier constructeur mondial et qu’ils produisent dans des pays « chers » (Japon, France, Royaume uni) pour exporter vers des pays ou la compétition fait rage (USA, Canada).

L’usine de Valenciennes a produit sa première voiture le 31 janvier 2001 et, est, 12 ans après, la 4ème usine automobile de France. Toyota a construit des usines aux USA alors que ses concurrents américains fermaient les leurs. Nos entreprises devraient s’intéresser au Système de Production Toyota et réfléchir à ce qui pourrait être utile pour elles dans ce système, pour obtenir la même progression fulgurante sur des marchés hyper concurrentiels.

4 commentaires pour La bonne question

  1. Je viens de découvrir votre blog, qui est fort intéressant. J’ai traité également du Lean sur mon blog, d’un point de vue plus « management », je vous laisse le découvrir si vous le souhaitez : https://rolandguinchard.wordpress.com/2015/05/26/le-lean-comme-le-violon-ne-supporte-pas-la-mediocrite/

    Cordialement,
    Roland Guinchard

  2. Pierre dit :

    Effectivement nous n’avons toujours pas compris en France la puissance du TPS, des outils qui le compose mais surtout de la place de l’homme qui y est faite….
    Une petite anecdote: quand des ouvriers font grève au Japon, ils portent un brassard noir. Cela veut dire qu’ils continuent à travailler, mais sans émettre aucune idée de progrès. Pour le directeur, c’est particulièrement marquant, puisque pour lui 50% du travail n’est plus fait. Et oui, le progrès a une place centrale dans leur mode de travail!
    En France, je ne pense pas que ça aurait marqué plus que ça le directeur….

  3. J’ai également entendu une analyse journalistique similaire de la part de Dominique SEUX sur France Inter un de ces derniers matins à 7h20 : synthèse erronée, mécompréhension, amalgames… Encore une occasion manquée de plus, et oui (un problème, chouette une opportunité) pour continuer à diffuser la pensée TPS avec pédagogie.

  4. Anne-Lise dit :

    J’ai également vu ce reportage et j’ai tendu l’oreille après l’introduction presque alléchante me demandant si l’analyse allait cette fois être un peu plus fine que d’habitude…. mais non, encore raté !
    On avait même plutôt l’impression que les cadences avaient été accélérées sans contrepartie pour les opérateurs ou presque.
    Il faudra donc attendre encore un peu – et faire encore davantage de pédagogie – avant d’entendre parler du TPS dans la grand’ messe du 20h🙂

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